Qui est frais ? Allais.
avec Hervé Lagaude fondateur de la galerie Iconoclastes et Johann Naldi auteur et chercheur spécialisé dans les productions artistiques du XIXe siècle.
Paul Verlaine écrivit cette phrase étrange :
« Qui est frais ? Allais. »
Phrase en apparence légère, presque une plaisanterie de table, mais qui, comme souvent chez Verlaine, ressemble à ces mots jetés en passant et qui continuent de travailler longtemps après qu’on les a lus. Car enfin, que voulait-il dire exactement par « frais » ?
Au XIXᵉ siècle, le mot est plus riche qu’aujourd’hui. « Frais », c’est l’esprit vif, rapide, brillant. C’est l’homme qui n’est pas encore fané par la littérature, pas encore empesé par le sérieux, pas encore momifié par le style. « Frais », c’est aussi le nouveau, le moderne, celui qui arrive avec quelque chose que les autres n’ont pas encore compris. C’est encore l’insolent, le culotté, celui qui ose. Et puis, plus subtilement peut-être, « frais », c’est l’insaisissable : celui qu’on ne peut pas classer, celui qui échappe.
Or Allais était tout cela à la fois : écrivain, oui, mais aussi chimiste, inventeur, mystificateur, poète, humoriste, théoricien sans en avoir l’air, précurseur sans vouloir être chef d’école. Il n’entre dans aucune case, et c’est précisément pour cela qu’il traverse le temps.
Ainsi, quand Verlaine écrit : « Qui est frais ? Allais », il ne dit peut-être pas seulement : « Allais a de l’esprit. »
Il dit peut-être : « Parmi nous tous, le seul qui soit vraiment vivant, c’est Allais. »
Et puis Verlaine… et Rimbaud.
Rimbaud est né le même jour qu’Alphonse Allais : le 20 octobre 1854. Naître le même jour, ce n’est pas seulement partager une date, c’est peut-être entrer dans le monde par la même porte.
Pourtant, à ma connaissance, aucune trace d’une rencontre entre Rimbaud et Allais. Rien d’écrit. Et cependant, leurs cercles se touchent. Rimbaud fréquente les Zutistes, cette confrérie brillante qui tient l’Album zutique, journal de bord d’une petite société parallèle. Or, dans ce cercle, on trouve Charles Cros : poète, inventeur, esprit prodigieux, à qui l’on doit le phonographe, mais aussi un procédé de photographie en couleurs à l’origine de la trichromie moderne, dont il partage la paternité avec Louis Ducos du Hauron. Charles Cros, qui était aussi le meilleur ami d’Alphonse Allais.
Ainsi, sans s’être peut-être jamais parlé, Rimbaud et Allais habitaient la même pièce, mais par amis interposés, comme deux locataires d’un même immeuble qui ne se croisent jamais dans l’escalier.
Et voici que l’histoire, qui a parfois un humour très particulier, ajoute encore un détail : Hervé Lagaude, avec qui je travaille depuis plus de dix ans, est né à Charleville-Mézières, ville natale de Rimbaud. Inutile de vous dire qu’il est rimbaldien.
À ce niveau de précision, on ne parle plus de coïncidences. On parle d’un système.
Et là, sans trop savoir pourquoi, une pensée me vient : je pense au Dormeur du val.
Je revois ce poème, ce paysage immobile, ce corps allongé dans l’herbe, ce monde silencieux comme arrêté autour d’un homme qui dort. Ce dormeur n’est pas seulement un soldat, il est une figure étrange, presque intemporelle. Il est là, hors du temps, dans un paysage qui pourrait appartenir à n’importe quelle époque.
Le Dormeur du val.
Et ce titre me rappelle cet étrange morceau new beat des années 90 :
« Le dormeur doit se réveiller. »
Détail supplémentaire, et non des moindres : il y a quelques années, à Honfleur, une fanfare incohérente fut organisée avec une playlist new beat dédiée à Alphonse Allais. Comme si, là encore, quelqu’un s’amusait à mélanger les époques, à faire danser le XIXᵉ siècle sur de la musique électronique belge, et à réveiller les dormeurs à coups de basses synthétiques. On croit organiser des événements ; en réalité, on répond à des convocations.
Allais appartient à cette catégorie très particulière d’écrivains qui ne meurent pas : ils deviennent souterrains. Ils circulent sous la surface, comme des rivières invisibles, et, de temps en temps, quelqu’un marche sur la trappe.
Cette fois, la trappe s’appelle Johann Naldi, qui a redécouvert ce qui est considéré comme le premier ready-made de l’histoire de l’art — lequel n’est autre qu'une oeuvre d’Alphonse Allais.
Ainsi tout se tient, selon une logique qui n’est pas celle des historiens, mais celle des constellations : Verlaine trouvait Allais « frais », Rimbaud est né le même jour que lui, Charles Cros partageait ses inventions et ses canulars, un galeriste né à Charleville-Mézières, rimbaldien, travaille aujourd’hui avec moi, une fanfare new beat défile à Honfleur pour Allais, et un chercheur retrouve ses œuvres.
Il y a des artistes qui font carrière.
Et puis il y a ceux qui organisent le temps.
Allais est de ceux-là.

