BIOGRAPHIE

Alphonse Allais (1854-1905)
AUTEUR - JOURNALISTE – HUMORISTE - INVENTEUR FRANÇAIS

Cette biographie propose une première approche de l’œuvre d’Alphonse Allais ; elle trouve son prolongement dans les articles que nous développons sur notre site.

LA PHARMACIE ALLAIS : BERCEAU D’UN HUMORISTE ET D’UN OBSERVATEUR DU MONDE

Au cœur de Honfleur, sur la place de la Grande Fontaine — aujourd’hui place Hamelin — se trouvait la pharmacie de Charles-Auguste Allais, père d’Alphonse Allais.

Né en 1825, ce pharmacien incarne la figure du savant du XIXᵉ siècle : rigoureux, méthodique et passionné par les remèdes naturels.

Son officine, emplie d’odeurs de camphre et de fioles de verre coloré, forma le premier univers du jeune Alphonse.

Parmi les clients figurait Madame Aupick, mère de Charles Baudelaire, installée à Honfleur depuis 1857.

Dans ce cadre propice à la curiosité et à l’observation, le futur écrivain découvre la discipline scientifique, un goût de la précision et une logique du détail qui nourriront plus tard son humour.

HONFLEUR AU XIXᵉ SIÈCLE : LE TEMPS DES APPRENTISSAGES

Au XIXᵉ siècle, Honfleur conjugue tradition maritime et essor industriel.

L’ouverture du chemin de fer en 1862 relie la ville à Paris et favorise la circulation des idées.

C’est dans cette cité en pleine mutation qu’Alphonse Allais naît le 20 octobre 1854, grandissant entre la pharmacie paternelle et le brouhaha du port.

Après sa scolarité au collège communal d’Honfleur, où il se distingue dans les matières scientifiques, Alphonse Allais obtient en 1870 son baccalauréat ès sciences à Caen.

Pendant les troubles de la Commune de Paris (1871), il reste à Honfleur et effectue un stage dans la pharmacie de son père.

Sous la direction de celui-ci, il apprend la manipulation des substances, la rigueur du dosage et la préparation des remèdes — autant de gestes précis qui affinent son sens de l’observation et son goût du raisonnement logique.

Alphonse ALLAIS collégien

UNE AUTRE VÉRITÉ : LES STAGES QUI ONT FAÇONNÉ ALLAIS

On a longtemps véhiculé l’idée qu’Alphonse Allais aurait rapidement abandonné la pharmacie, préférant la plaisanterie au travail. Cette vision, devenue presque légendaire, est pourtant fausse. Les faits montrent au contraire un jeune homme régulier, et se formant au métier pendant près de dix ans.

En 1872, il fête ses dix-huit ans et quitte la Normandie pour s’installer à Paris, avec le projet de reprendre un jour l’activité familiale.

Cette même année, il commence son premier stage chez Charlard-Vigier, boulevard Bonne-Nouvelle.

C’est là qu’il est présenté à Léon Bienvenu (1835-1911), propriétaire du journal satirique Le Tintamarre, par l’intermédiaire d’une parente de ce dernier, employée à l’officine.

Bienvenu, qui rencontre Allais en personne, est immédiatement séduit par son esprit, ses blagues et ses improvisations spontanées ; il lui propose alors d’écrire pour son hebdomadaire.

L’humour d’Allais naît donc au cœur même de l’officine, sous le regard d’un éditeur déjà convaincu de son talent.

en 1876, il effectue un stage à la pharmacie Jacob, rue de Turbigo ;

en 1877, il retourne chez Charlard-Vigier ;

en 1881, il est encore en officine, cette fois à la pharmacie Pillard, année où il dépose le brevet de son “sucre-café soluble”.

Alphonse ALLAIS étudiant potard

LES HYDROPATHES : LABORATOIRE DE L’ESPRIT FUMISTE (1878–1880)

Déjà en 1877, Alphonse Allais rejoint l’équipe du journal étudiant Les Écoles, destiné aux facultés de pharmacie, de médecine et de droit.

Le journal se veut informatif, avec quelques touches impertinentes et anticléricales : 18 numéros dans lesquels « l’illustre Sapeck » (Eugène François Bonaventure Bataille) caricature les professeurs.

Son dernier directeur, Paul Vivien, fondera bientôt le journal L’Hydropathe, où Allais fera ensuite ses premières armes littéraires.

Vers 1878, Alphonse Allais rejoint les Hydropathes, cercle fondé par Émile Goudeau. Chaque semaine, étudiants, artistes et journalistes se retrouvent dans les cafés du Quartier latin pour des soirées mêlant lectures publiques, poèmes, chansons et improvisations comiques.

Héritiers directs des Zutistes de Charles Cros, les Hydropathes cultivent le même goût pour l’ironie, le paradoxe, le non-sens, et cette liberté joyeuse qui tourne en dérision la morale bien-pensante et les prétentions de la littérature officielle.

Dans cette atmosphère fraternelle, Allais trouve un terrain d’expression idéal. Ses textes , lus à voix haute lors des séances, rencontrent un vif succès : sa manière d’appliquer une logique scientifique implacable aux situations les plus absurdes amuse autant qu’elle fascine. Il devient rapidement l’une des figures appréciées et tutélairesdu groupe.

La Joconde par Arthur Sapeck in Le Rire de Coquelin cadet, 1887

Qu’est ce qu’un fumiste ? *

Le fumisme, apparu à Paris à la fin des années 1870, se définit par « l'art de souffler de la fumée dans les yeux » : un esprit fait de mystification, d’ironie, d’absurde et de provocation.

Précurseur du dadaïsme — près de quarante ans avant Dada — ce courant naît autour d’Émile Goudeau et de sa Société des Hydropathes, bientôt rejoint par deux figures essentielles : Arthur Sapeck et Alphonse Allais.

Derrière ce terme souvent pris à la légère se cache pourtant un véritable courant artistique, qui revendique humour, liberté et insolence comme formes d’expression.

Journal Les Écoles, n°6, 15 avril 1877

Journal Les Écoles, n°7, 22 avril 1877,

caricatures “Nos Maîtres” par A. Sapeck

Vers 1878, Alphonse Allais rejoint les Hydropathes, cercle fondé par Émile Goudeau. Chaque semaine, étudiants, artistes et journalistes se retrouvent dans les cafés du Quartier latin pour des soirées mêlant lectures publiques, poèmes, chansons et improvisations comiques.

Héritiers directs des Zutistes de Charles Cros, les Hydropathes cultivent le même goût pour l’ironie, le paradoxe, le non-sens, et cette liberté joyeuse qui tourne en dérision la morale bien-pensante et les prétentions de la littérature officielle.

Couverture de L'Hydropathe - Alphonse ALLAIS

Dans cette atmosphère fraternelle, Allais trouve un terrain d’expression idéal. Ses textes , lus à voix haute lors des séances, rencontrent un vif succès : sa manière d’appliquer une logique scientifique implacable aux situations les plus absurdes amuse autant qu’elle fascine. Il devient rapidement l’une des figures appréciées et tutélaires du groupe.

Les Hydropathes, c’est aussi un journal

En 1879, paraît la revue Les Hydropathes, prolongement naturel des soirées du cercle. Elle publie 32 numéros, retranscrivant les lectures, monologues, poèmes et fantaisies présentés lors des réunions.

Chaque édition met à l’honneur une figure du groupe : Charles Cros, Alphonse Allais, Sarah Bernhardt, André Gill, et bien d’autres encore, caricaturés en couverture par Cabriol (pseudonyme de Georges Lorin), puis célébrés dans un article élogieux.

La revue devient un journal emblématique de la bohème littéraire étudiante, avant de s’arrêter en 1880, tout comme le club dont elle était l’écho.

Couverture de L'Hydropathe - Charles CROS

Emile GOUDEAU par Luque

Rodolphe SALIS et Alphonse ALLAIS photo issu du communiqué par M. Maurice DONNAY

23993. — Rodolphe Salis, directeur du « Chat Noir ». 23994. — Alphonse Allais, né à Honfleur en 1854, mort à Paris en 1905.

LE CHAT NOIR : ALLAIS AU CŒUR DE LA BOHÈME MONTMARTROISE

En novembre 1881, Rodolphe Salis ouvre au 84 boulevard Rochechouart un cabaret d’un genre nouveau : Le Chat Noir. Dans ce lieu exigu et bientôt mythique, se mêlent artistes, étudiants, poètes, chansonniers, journalistes, mais aussi têtes couronnées, diplomates et figures du Tout-Paris, attirés par l’atmosphère unique qui y règne.

Dans cette effervescence, Alphonse Allais devient rapidement l’une des figures majeures du lieu. Il interpelle le public, détourne les convenances, construit des raisonnements absurdes avec un sérieux imperturbable — une forme précoce de stand-up ?

En janvier 1882, paraît Le Journal du Chat Noir, dirigé par Rodolphe Salis et rédigé en partie par Émile Goudeau. Allais y prend très vite une place centrale : contributeur régulier, puis rédacteur en chef, il impose un style unique. Ses Chroniques — pastiches scientifiques, démonstrations absurdes, contes cruels — deviennent l’âme du journal.

Plus tard, l’enseigne du cabaret sera immortalisée par l’affiche de Théophile-Alexandre Steinlen pour la Tournée du Chat Noir (1896), devenue l’un des symboles les plus célèbres de la légende de Montmartre et de son esprit irrévérencieux.

Affiche de Théophile-Alexandre STEINLEN - Tournée du Chat Noir (1896)

CHARLES CROS, LE SAVANT-POÈTE ET MEILLEUR AMI D’ALPHONSE

En 1877, Alphonse Allais, par l’intermédiaire du poète et caricaturiste Georges Lorin (Cabriol), fait la connaissance de Charles Cros.

Cette rencontre est décisive : Cros incarne pour Allais le modèle de l’intellectuel total, à la fois savant, poète et rêveur — un esprit libre qui fait dialoguer la science et l’imaginaire. Déjà reconnu dans les milieux artistiques et scientifiques, Charles Cros enseigne la physique-chimie à l’Institut parisien des sourds-muets de 1860 à 1863.

Il présente un prototype de télégraphe automatique autographique à l’Exposition universelle de 1867, puis, en 1869, dévoile à la Société française de photographie un procédé de photographie en des couleurs, précurseur du système moderne de trichromie.

Mais Cros est aussi une figure majeure de la bohème parisienne. En 1871, avec Verlaine, Rimbaud et quelques autres poètes turbulents du Quartier latin, il se livre à un canular littéraire : l’Album Zutique (sous-titré “non art poétique”). Dans un défoulement jubilatoire, ensemble, ils pastichent l’art académique et donnent libre cours à leur fantaisie.

Créateur de formes nouvelles, Charles Cros serait l’un des inventeurs du “monologue fumiste”. Son texte le plus célèbre, Le Hareng saur (1872), en demeure le modèle le plus audacieux : un poème absurde et musical qu’il récitait dans les cabarets parisiens comme Le Chat Noir — et que, plus d’un siècle plus tard, nombre d’écoliers apprennent encore par cœur.

Charles CROS - 1842 / Atelier NADAR

CROS ET ALLAIS : SCIENCE, HUMOUR ET INVENTION

Allais trouve en Cros un compagnon d’esprit, un savant aussi poète que farceur. Tous deux, mus par la curiosité, partagent le même goût de l’expérimentation joyeuse, où la rigueur du raisonnement se transforme en jeu. De douze ans son aîné, Cros est un exemple pour le jeune étudiant en pharmacie. A la fin des années 1870, ce dernier l’assiste dans son laboratoire situé au Quartier latin, sur la photographie des couleurs et sur la synthèse des pierres précieuses.

Alphonse Allais met au point son “sucre-café soluble” — breveté en 1881, ancêtre du café instantané —, et mène en parallèle des travaux sur la synthèse du caoutchouc.

Charles Cros se considère d’abord comme un scientifique ou plutôt, comme il l’a inscrit sur sa carte de visite : “ingénieur civil”. Il passe tour à tour de la chimie à la biologie, de la physique à l’astronomie, plus qu’un scientifique stricto sensu, c’est un touche-à-tout, un inventeur aux intuitions géniales.

Cros conçoit sur le papier le paléophone (“la voix du passé”), un appareil capable d’enregistrer et de reproduire les sons. La même année, en 1877, Thomas Edison le double et présente un appareil qu’il nomme phonographe (“l’écriture de la voix”), prêt à fonctionner et déjà breveté.

A ce sujet, Edison en réponse à l’invention de Cros, dira : « Il est aisé d’inventer des choses étonnantes : la difficulté consiste à les perfectionner pour leur donner une valeur commerciale. » Mais Allais aura le dernier mot en écrivant que l’invention d’Edison était bien le pho... nographe alors que celle de Cros était le vrai... nographe !

Brevet café soluble - Numéro du brevet : n° 141.530 Date : 8 juillet 1881

LES ARTS INCOHÉRENTS : ÉMERGENCE D’UN MOUVEMENT

Bien avant que Duchamp ne théorise le ready-made, les Arts Incohérents, fondés par Jules Lévy en 1882, explorent déjà le détournement, la provocation et la remise en question des codes artistiques.

Leurs expositions, installées dans des lieux inattendus rassemblent caricatures, « croûtes », œuvres absurdes ou fabriquées avec « trois fois rien », autant de façons de tourner en dérision l’académisme officiel.

Le 2 août 1882, une première exposition parodique se tient dans une baraque foraine des Champs-Élysées.

Le 1ᵉʳ octobre 1882, la seconde exposition attire près de 2 000 visiteurs, parmi lesquels Manet, Renoir, Pissarro ou encore Wagner.

En 1883, l’exposition de la Galerie Vivienne réunit plus de 20 000 curieux.

En 1884, dans ces mêmes salons, Charles Angrand présente son Paysage financier, une toile volontairement perforée de coups de revolver

Cohl, Caran d’Ache, André Gill, Toulouse-Lautrec ou encore Erik Satie participent eux aussi à cette aventure artistique hors norme.

La femme sans visage de Marc Sonal, Cruelle énigme, Catalogue des arts incohérents, 1884

ALLAIS L’ARTISTE… MONOCHROÏDAL

Lors de la première exposition des Arts Incohérents en 1882, Alphonse Allais découvre la toile noire de Paul Bilhaud, monochrome parodique accompagné d’un titre ironique.

Sensible à la portée de ce geste, Allais en saisit immédiatement les possibilités humoristiques et choisit d’en prolonger l’idée en réalisant ses propres monochromes, chacun associé à un titre singulier.

Malevitch, Magritte, André Breton et bien d’autres reconnaîtront en Allais une source d’inspiration, au point que certains le considèrent comme l’un des précurseurs du dadaïsme, puis plus tard du surréalisme.

Ainsi naît son bristol blanc,

“Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige.”

Puis 1897, Allais rassemble ses monochromes dans l’Album primo-avrilesque, précédé d’une préface provocatrice.

L’ouvrage inclut aussi une partition vierge, présentée comme une marche funèbre pour un grand homme sourd