Pierre Arditi donne voix à « La Mort de Coco »

Pierre Arditi (membre de l’Académie Alphonse Allais) prête sa voix à La Mort de Coco, un conte d’Alphonse Allais où l’humour grinçant se mêle à une profonde mélancolie. Derrière l’apparente légèreté de cette fable cruelle, Allais nous confronte à ses thèmes de prédilection : la mort, l’absurde et cette étrange mécanique du destin dont le rire révèle parfois toute la cruauté.

Pour accompagner cette lecture inédite, le conservateur du Petit Musée d’Alphonse livre une analyse, révélant les subtilités d’un texte où l’auteur semble, entre les lignes, questionner l’ombre de sa propre destinée.

Cette lecture a également éveillé un écho personnel chez Sabrina Rasoloniaina, notre rédactrice. Dans un texte intime, elle partage le lien singulier qui s’est tissé entre l’histoire de Coco et sa propre mémoire familiale.

Et comme souvent avec les grands textes, celui-ci résonne aussi de façon inattendue dans la culture contemporaine. Le morceau Coco du rappeur Lorenzo semble faire écho, lui aussi, à cette fable d’Allais, même si l’on ignore si ce parallèle fut délibérément établi ou non.



Analyse de texte par Jean-Yves Loriot

Alphonse Allais a plusieurs fois mis en texte un perroquet dans ses contes et chroniques. Ce 2 mars 1905, huit mois avant sa propre mort, Alphonse fait mourir son héros, Coco le perroquet. Texte prémonitoire, chronique d'une mort annoncée ? Une bande d'affreux corbeaux le déchiquettent vivant, à grands coups de becs.

Le perroquet, chez Allais, n’est jamais tout à fait un simple perroquet. On le compare volontiers au fou du roi — même éclat du costume, même insolence colorée, même fonction ambiguë : amuseur de cour, diseur de vérités, maître à penser sous couvert de fantaisie.

Le 14 février, quinze jours avant la parution de La Mort de Coco, Alphonse Allais mettait déjà un point final à l’un de ses personnages les plus singuliers : Monsieur Bénévole Mansuet, ce garçon d’une sensibilité maladive qui ne pouvait supporter qu’on battît le beurre ou qu’on frappât les bouteilles de champagne.

Si l’on en croit sa sœur, Jeanne Leroy-Allais, cette sensibilité n’avait rien d’une invention littéraire. Enfant, le jeune Alphonse, regardant une poussière flotter dans un rayon de lumière, aurait murmuré :

« Dire qu’il y a peut-être des millions de souffrances dans cette petite chose. Plus tard, quand je serai grand… »

Devenu adulte, il consacra justement son œuvre à faire croire à des millions de lecteurs que la vie était drôle — en leur offrant, comme unique arme de défense, l’humour.

Mais en écrivant La Mort de Coco, Allais pressent-il déjà autre chose ? Une fatigue plus intime ? Le sentiment discret d’un échec personnel ?

Bénévole Mansuet était-il un personnage d’Allais — ou Allais lui-même, travesti en personnage ?

« …je m’enfonçai dans le brouillard. Je n’ai jamais eu l’idée de lui reprocher, mais qu’il était froid, le brouillard de cette brave petite aube naissante. »

Chez Allais, il faut souvent lire entre les lignes. On y découvre parfois, derrière la pirouette, une mélancolie plus nue qu’il n’y paraît.

Alphonse Allais meurt à 9 h 15, un matin d’automne froid et pluvieux.

Le reste, comme souvent chez lui, était déjà écrit.

Et puis, comme le rappelait Sacha Guitry :

« Cela fatigue moins les yeux ! »


La mort de Coco… d'Alphonse Allais au rappeur Lorenzo

Photo avec mes parents et mon petit frère. En quelle année ?

Je ne sais pas…

Aussi loin que remontent mes souvenirs, mon père aimait parfois se moquer de moi en répétant mes mots avec une voix de perroquet. Son timbre devenait autre, étrange, comme habité par un esprit railleur. Puis, en une sarabande grotesque, il se mettait à me tourner autour, battant des bras comme des ailes invisibles, psalmodiant « Coco… Coco… » avec cette intonation mécanique, presque incantatoire. J’éclatais de rire, un rire nerveux, ivre de cette comédie familière, qui masquait pourtant une ombre indéfinissable, un pressentiment diffus.

Il me parlait d’un perroquet, d’une fable dont je n’ai d’abord saisi que des fragments indistincts. Dans mon esprit d’enfant, Coco s’entremêlait à Pierre et le Loup, à la Chèvre de Monsieur Seguin, à ces histoires où la fatalité s’abattait toujours sur les âmes trop confiantes. Il était question de festins trop bruyants, de volières où l’on chantait trop fort, d’une punition inéluctable. Le destin de Coco s’effaçait dans un crépuscule funeste, et avec lui, la voix de mon père s’amenuisait, se dissolvait dans les limbes du passé.

Bien plus tard, le hasard me ramena à ce texte d’Alphonse Allais, et dans la lumière tremblante de cette révélation, mon père me revint. Trente ans que son ombre s’est dissipée, ne laissant derrière elle qu’un éclat ténu, ce conte étrange aux reflets de son rire moqueur. Un écho qui persiste, spectral, comme ces airs obsédants que l’on fredonne sans plus savoir d’où ils viennent.

Mon père n’a jamais été rapatrié… Il s’appelait Emilson…

Loin de chez lui, comme Coco dans la seule version qui convienne, loin de son Brésil natal. Peut-être, dans un repli de l’univers, l’un et l’autre conversent-ils encore, chuchotent-ils des mots inintelligibles, cerclés d’une lumière dorée qui vacille, comme au fond d’un songe.

Et comme Allais, il portait le canotier.

Hier, ma fille, Ikuko – Coco pour les intimes – m’a demandé comment était son grand-père, cet homme qu’elle n’a jamais vu, et dont l’ombre se prolonge pourtant dans nos existences. J’ai voulu lui parler de l’histoire de Coco, mais elle m’a interrompu d’un revers de main impatient, me demandant si je connaissais le morceau de Lorenzo, Coco, qu’elle adore.

C’est à cet instant seulement que j’ai pris conscience d’un fait étrange : jamais je n’avais fait le rapprochement entre ce Coco perdu dans la mémoire de mon enfance et le surnom de ma fille. Comme si un même fil invisible reliait les âmes et les époques, tissant son propre récit en silence.

"Mon perroquet est mort ce soir
Sans dire un mot, sans dire au revoir
Un frérot parti trop tôt, beaucoup trop tôt
Au ciel des animaux."

La boucle est bouclée. Mais cette fois, ce n’est pas une fin.

Car ma Coco à moi n’est pas un oiseau que l’on enferme, un destin que l’on scelle. Elle est autre chose. Une flamme qui se transmet, une force qui revient.

Et si tous ces Coco qui meurent et renaissent n’étaient qu’un seul et même être, qui, au fil des âges, traverse les mondes, portant en lui la mémoire des disparus et le souffle des âmes errantes ?

Ikuko est venue au monde avec ce nom, sans que j’en mesure le poids, sans que j’en saisisse le sens caché. Et pourtant, aujourd’hui, je le comprends : elle n’est pas là pour se perdre comme les autres, pour disparaître dans une chanson ou une fable cruelle.

Elle est venue pour briser le cycle. Pour réapprendre aux oiseaux à voler, aux âmes à retrouver leur chemin.

Sabrina Rasoloniaina

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