Journal de bord — Françoise Sagan rencontre Allais...

Un texte de Sabrina Rasoloniaina

Hier, j’ai pris le bus pour Honfleur. Trajet banal en apparence : Le Havre / Honfleur. Pourtant il faut franchir le Pont de Normandie, cette grande arche tendue au-dessus de l’estuaire, comme un instrument trop ambitieux pour la météo locale. Ici, on dit simplement que l’on va de l’autre côté de l’iau. Par moments, quand les bourrasques remontent de la mer, le bus tangue légèrement, avec la prudence inquiète d’un bateau terrestre.

À l’arrivée, mamie m’a observée avec une gravité clinique.

— Mais tu as changé de couleur… tu as blanchi ? jauni ?

Je lui ai répondu :

— Oui, comme Michael Jackson.

Elle a réfléchi quelques secondes, puis a ajouté, avec l’air de quelqu’un qui vient de résoudre un problème métaphysique :

— Oh, j’ai acheté son album récemment. Finalement ce n’est pas si mal que ça.

À Honfleur, les conversations suivent des chemins très particuliers : on part d’une remarque dermatologique et l’on arrive à la discographie mondiale.

Après le déjeuner, devant un café, j’ai demandé à papy de me raconter une histoire. Il en possède une quantité presque déraisonnable. Il a alors sorti son livre de dédicaces — objet épais, saturé de souvenirs — et l’a laissé tomber sur la table avant de l’ouvrir au hasard.

Nous sommes tombés sur Françoise Sagan.

Fin des années 90. Honfleur. Un dimanche après-midi un peu gris.

Le Petit Musée d’Alphonse Allais n’existe pas encore. Pourtant papy, Jean-Yves Loriot, est déjà habité par Allais.

Ce jour-là il est de garde à la pharmacie du Passocéan.

La porte s’ouvre. Entre Sagan.

Ils parlent longtemps - je suis sure qu'il comprend à moitié ce qu'elle lui raconte avec sa voix - Les conversations littéraires ont cette particularité : elles dérivent avec lenteur, comme les bateaux dans le port, et personne ne sait exactement où elles vont accoster. Avant de partir, elle laisse une dédicace sur un petit papier.

Elle avait acheté le manoir de Lucien Guitry. Sur la photographie on la voit derrière le manoir. Sur d’autres, plus anciennes, apparaissent Alphonse Allais, Lucien Guitry et Maurice Donnay. À Honfleur, les biographies se croisent avec une précision presque troublante.

Aujourd’hui la ville conserve ces traces. Sur le Wall of Fame honfleurais, Sagan apparaît aux côtés d’Allais. Et dans le Jardin des Personnalités, leurs statues regardent l’estuaire avec la patience des gens qui ont cessé de discuter.

Tout cela possède un charme un peu surnaturel.

Mais la véritable anomalie se trouve ailleurs.

J’ai une amie à Paris qui ressemble étonnamment à Sagan. Chez son ami Simon, ils organisent souvent des fêtes singulières. Je les imagine comme si nous étions revenus au cabaret Le Chat Noir : on peut y croiser un duc hurler à la gloire de Mussolini, un mondain antifasciste lui répondre avec beaucoup de dignité… et la folle du bus faire des prédictions apocalyptiques.

Je rêve… ou je parle de moi à la troisième personne.

Et puis il y a cette autre fille, qui m’agace, et qui ressemble à Jane Avril. Je l’ai rencontrée avec un bouffon turc qui était aussi vilain que Henri de Toulouse-Lautrec, ce qui, à bien y réfléchir, est assez logique puisque Lautrec était justement le "grand" ami de Jane Avril.

Dans la même série d’apparitions douteuses, j’ai même croisé une sorte de version street-art d’Alphonse Allais. Il m’a expliqué très sérieusement que les chevaliers Kadosh me surveillaient.

Encore cette vieille histoire avec Joséphin Péladan et Satie, j’en suis certaine.

J’ai trouvé cela un peu excessif après presque un siècle !!!!

Mais j’ai tout de même regardé derrière moi en rentrant.

Par moments je me demande s’il n’existe pas, quelque part entre Honfleur et Paris, une petite faille spatio-temporelle où les personnages de la Belle Époque continuent de circuler discrètement parmi nous.

Et si cette brèche existe réellement, je suis presque certaine que Alphonse Allais en connaît l’adresse.

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