Eva Aeppli, une préface pour Allais
En 2005, l’artiste suisse multidisciplinaire Eva Aeppli signe la préface de Allais, mystères… et boules de gomme !, ouvrage écrit et illustré par Pierre Boiteau à partir d’une sélection de chroniques d’Alphonse Allais, un ouvrage écrit et illustré par Pierre Boiteau à partir d’une sélection de chroniques d’Alphonse Allais.
Deux pages, signées par une « Psychowouzilogue Chatologue diplômée » : un texte bref, précis, sans emphase, dont la douceur tranquille surprend, tant elle contraste avec la gravité que l’on associe spontanément à son œuvre plastique.
Le livre explore une facette singulière de l’univers d’Alphonse Allais : celle où l’humour frôle l’irrationnel, les croyances occultes et les discours ésotériques de la fin du XIXᵉ siècle. Spiritisme, magnétisme, voyance, sociétés initiatiques, Rose-Croix… Autant de références qu’Allais observe, fréquente et met en scène, sans jamais les enfermer dans une lecture univoque. Le rire n’efface pas le trouble ; il l’apprivoise, le déplace, le maintien à bonne distance.
À la fin des années 1990, à Honfleur, dans la pharmacie du Passocéan — installée là même où naquit Alphonse Allais, dans une chambre située juste au-dessus de l’officine — Jean-Yves Loriot, qui y travaillait alors, a l’idée ingénieuse de créer le premier Petit Musée Alphonse Allais. C’est dans ce lieu à la fois familier et chargé d’histoire qu’il rencontre Eva Aeppli. Cliente de la pharmacie, elle se lie rapidement d’amitié avec lui.Leurs échanges sont simples, naturels. On parle peu d’Allais, peu de son travail à elle. On parle surtout d’humour, de la vie, et d’une manière légère de regarder le monde sans le prendre trop au sérieux.
Jean-Yves Loriot perçoit très vite chez Eva Aeppli une affinité évidente avec l’esprit d’Allais : le même sens du décalage, la même liberté de ton, la même intelligence instinctive du non-sérieux. Lorsque le projet Allais, mystères et boules de gomme ! prend forme, il lui propose tout naturellement d’en écrire la préface. Elle accepte sans hésiter.
Le texte qu’elle livre ne cherche ni à expliquer ni à interpréter. Il rappelle simplement qu’Alphonse Allais ne se réduit pas à un « tueur à gags » et que son œuvre est traversée de mystères, de doutes, d’interrogations.
Allais s’intéresse aux mystiques, aux spirites et aux figures singulières de son temps — non pour y adhérer aveuglément, ni pour les rejeter en bloc. Il les observe, les fréquente parfois, les met en scène avec une intelligence du détour qui lui est propre. Sous couvert d’humour, il entretient volontairement une part d’ambiguïté, laissant affleurer des questions plus profondes sans jamais les refermer.
Il fallait donc un ouvrage pour rassembler ces nouvelles dites « fantastiques ».
Pierre Boiteau et Jean-Yves Loriot ont été les premiers à en avoir l’idée.
Pourquoi à ce moment-là ? Parce que l’époque s’y prêtait. Da Vinci Code remet alors l’ésotérisme au cœur de la culture populaire, ravive l’intérêt pour les sociétés initiatiques, les signes cachés, les récits à double fond. À Honfleur, Jean-Yves Loriot capte cet air du temps. Lors de ses discussions avec Pierre Boiteau, celui-ci fait à plusieurs reprises le rapprochement : un Allais « mystérieux », des allusions, des réseaux, des symboles — comme un Da Vinci Honfleurais, version fin XIXᵉ siècle.
Dans ce contexte, Pierre Boiteau conçoit l’ouvrage, tandis que Jean-Yves Loriot en assure la sélection des chroniques. Le projet est imaginé en 2003 et publié en 2005.
Dans Allais, mystères et boules de gomme !, Pierre Boiteau replace chaque chronique dans son contexte et en éclaire les références, sans alourdir la lecture. Le ton reste libre, vivant, fidèle à l’esprit d’Allais.
C’est dans cet espace volontairement ouvert que la présence d’Eva Aeppli en ouverture du livre prend tout son sens. Non par un lien direct avec son œuvre plastique, mais par une manière commune d’habiter le doute et de regarder le monde de biais.
Artiste connue pour ses figures textiles, ses silhouettes longilignes et ses visages habités, Eva Aeppli développe une œuvre d’une grande intensité poétique, traversée de mystère, de spiritualité et d’une profonde attention à la fragilité humaine. Ses figures semblent venues d’un autre plan, à la fois terrestres et métaphysiques, comme suspendues entre la vie et l’au-delà.
Et pourtant, dans la vie, elle était profondément drôle — dans la parole, dans l’échange, dans ces cartes de visite où elle se présentait tour à tour comme « Assistante du Docteur Dolittle », « représentante du club international des limaces abandonnées » ou « prix nobel du déménagement ». Comme si c’était la chose la plus normale du monde.
Qui est vraiment Eva Aeppli, cette artiste singulière qui ouvre le livre d’Allais ? Quelques repères pour en saisir la trajectoire.
Eva Maria Aeppli naît le 2 mai 1925 à Zofingen, en Suisse. Son père, Willi Aeppli, est professeur à l’école Waldorf-Steiner de Bâle et collaborateur de Rudolf Steiner, inscrivant très tôt son enfance dans un environnement marqué par l’éducation, la pensée symbolique et une attention particulière portée à la vie intérieure.
Elle grandit à Bâle dans un climat où l’art, la sensibilité et l’observation de l’humain occupent une place centrale. L’expérience de la Seconde Guerre mondiale, vécue dans l’inquiétude et l’observation des bouleversements européens, marque durablement la jeune artiste et contribue à forger chez elle une conscience aiguë de la violence historique et de la fragilité humaine — thèmes qui traverseront toute son œuvre.
Installée en France à partir de 1952, Eva Aeppli s’inscrit dans la scène artistique parisienne sans jamais se fondre dans ses courants dominants. Elle épouse Jean Tinguely, avec qui elle partage un atelier à l’impasse Ronsin, lieu alors fréquenté par de nombreuses figures majeures de l’art du XXᵉ siècle, parmi lesquelles Constantin Brâncuși. Ce contexte foisonnant nourrit sa réflexion sans jamais déterminer sa voie : elle avance résolument à part.
Eva Aeppli et Jean Tinguely se séparent autour de 1960, période à laquelle celui-ci entame sa relation avec Niki de Saint Phalle. Les trois artistes resteront néanmoins liés par une amitié durable et des collaborations tout au long de leur vie. Elle noue également des relations étroites avec Daniel Spoerri, Jean-Pierre Raynaud ou encore Pontus Hultén, tout en conservant une indépendance farouche, aussi bien humaine qu’artistique.
Son œuvre se développe en marge des esthétiques dominantes et suit une trajectoire singulière. Après des débuts dans le dessin et la peinture, elle élabore à partir des années 1960 un langage plastique très personnel avec ses figures textiles : silhouettes longilignes, visages cousus, corps fragiles et tendus, presque spectrales. Ces figures ne relèvent ni de l’illustration ni de l’expressionnisme pur, mais d’une forme de présence silencieuse, où le corps devient lieu de mémoire, de tension et de résistance.
Ses premiers dessins au fusain, souvent des autoportraits, relèvent d’une introspection rigoureuse. Le visage y devient un lieu d’examen et de trouble, prolongé ensuite par la sculpture textile conçue comme une extension directe de la peinture. Eva Aeppli ne cherche ni à séduire ni à rassurer : son œuvre avance avec retenue, gravité et une exigence rare, interrogeant sans relâche la condition humaine.
Eva Aeppli découvre l’astrologie en 1975, notamment au contact de l’astrologue Jacques Berthon et du peintre Éric Leraille. Cet intérêt pour les langages symboliques s’inscrit durablement dans son parcours.
Lorsqu’elle arrive à Honfleur en 2001 et rencontre Jean-Yves Loriot, elle évoque avec lui ces questions d’astrologie et de synchronicité. Ces échanges trouvent un écho naturel dans sa sensibilité comme dans l’univers d’Allais, et participent pleinement au sens de sa proposition d’écrire la préface de Allais, mystères et boules de gomme !
Eva Aeppli s’éteint à Honfleur en 2015
Eva Aeppli et Pierre Boiteau ne sont plus là.
Mais leurs œuvres et leurs écrits continuent de se transmettre, de nourrir des regards nouveaux, et de faire vivre un héritage toujours en mouvement.

