Utilisation, enfin ! de la politique

Dans une chronique parue dans la rubrique « La Vie drôle » du Journal du 22 mars 1899, Alphonse Allais imagine, avec son sérieux coutumier, une solution aussi absurde qu’impeccablement logique à l’un des grands maux de la vie publique : l’instabilité ministérielle. Le titre annonce d’emblée le programme : « Utilisation, enfin ! de la politique ».

Le procédé est classique chez lui : un faux correspondant, un certain « comte Arthur », soumet à Allais une invention que celui-ci feint de publier avec le plus grand sérieux. L’idée est simple : puisque les gouvernements tombent régulièrement, pourquoi ne pas utiliser leurs chutes comme on utilise les chutes d’eau, et les convertir en force motrice ?

Toute la mécanique comique repose sur ce déplacement. Allais prend une image courante — la « chute » d’un ministère — et la traite littéralement comme un phénomène physique.

Dès lors, la Chambre devient une centrale énergétique : l’air y surchauffe, les ministres s’échauffent, les députés gesticulent, les pupitres claquent, les discours se déversent, les interruptions fusent. De ce tumulte, Allais tire une dépense mesurable de chaleur, de bruit et de mouvement. Il ne fait rien d’autre qu’appliquer à l’agitation parlementaire le vocabulaire exact de la mécanique.

C’est là que le texte dépasse la simple fantaisie. La plaisanterie ne tient pas seulement à l’absurde de l’invention, mais à la rigueur avec laquelle Allais traite le désordre politique comme un problème technique. Il ne se contente pas de railler la vie parlementaire : il en observe la dépense, le rythme et les frottements, jusqu’à faire d’un vacarme institutionnel un système de production.

Allais n’écrit jamais tout à fait de face. Mystificateur plus que polémiste, il avance masqué, feint d’emprunter les idées des autres, adopte des voix de circonstance, pousse une logique jusqu’à son point d’excès et laisse le lecteur se débrouiller avec ce qu’elle révèle. C’est ce qui fait sa subtilité : il ne livre pas une thèse, il tend un piège.

Comme souvent chez Allais, la fantaisie n’est qu’une méthode de précision. Sous la farce, il ne corrige rien, n’explique rien, ne moralise pas : il pousse simplement la logique du réel jusqu’à son point d’absurde exact.

C’est une machine qui consomme sa propre crise pour continuer à tourner.

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