Une amitié : Alphonse Allais - Charles Cros par Christophe Arnaud
Historien et graphiste, Christophe Arnaud fait partager ses recherches et sa passion pour Charles Cros à travers des conférences et des expositions. Il intervient notamment au Musée de Montmartre, au Phono Museum, chez les Amis de Rimbaud, à Charleville-Mézières ou encore à Sciences Po Paris. Ses principaux domaines de recherche portent sur Montmartre, la vie quotidienne et la bohème artistique, ainsi que sur la poésie et la littérature de la fin du XIXᵉ siècle et de la Belle Époque. Il est également membre du bureau de l'association des Amis de Rimbaud. Il participe enfin à la renaissance du Journal du Chat Noir en tant que graphiste et auteur.
La conférence que nous publions ici a été donnée le 13 décembre 2025 à la Faculté de pharmacie de Paris, dans le cadre de l'exposition Alphonse Allais, de retour à la Faculté. À travers l'amitié qui unit Alphonse Allais et Charles Cros pendant près de dix ans, Christophe Arnaud met en lumière une complicité intellectuelle et artistique exceptionnelle. Des cafés du Quartier latin au Chat Noir, des expériences scientifiques aux monologues fumistes, cette conférence éclaire l'influence profonde qu'exerça Charles Cros sur la formation et l'œuvre d'Alphonse Allais. Nous en publions ici la retranscription intégrale.
DIX ANS DE BOHÈME
12 décembre 1877 : Alphonse Allais fait la connaissance de Charles Cros. Depuis un an, Allais est apprenti potard et collabore au journal étudiant Les Écoles (Médecine, Pharmacie et Droit), aperçu de ce que sera plus tard le journal du Chat Noir.
Je vais vous parler de l’histoire d’une amitié et d’une connivence d’esprit entre ces deux hommes d’exception. Durant 10 ans, ils vont fréquenter les mêmes lieux, les mêmes groupes, écrire dans les mêmes journaux, se livrer à des expériences scientifiques et... faire les 400 coups !
• Les lieux : les cafés du Quartier latin (le Sherry-Cobbler, boulevard Saint-Michel) ou les cabarets de Montmartre comme le célèbre Chat Noir (1881).
• Les groupes : les réunions des Hydropathes (1878). Allais participe aux Zutistes de Cros à la Maison de Bois, rue de Rennes (1883) et expose aux Incohérents (1883).
• Les expériences : - Allais (qui a acquis des connaissances en chimie) assiste Cros dans son laboratoire sur la photographie des couleurs et sur la synthèse des pierres précieuses (1878/80).
• L’écriture : à travers le journal du Chat Noir (1882), journal qui fait la promotion du cabaret et dans lequel écrivent ses animateurs.
- Allais y tient une “Chronique scientifique” puis publie des articles avant de devenir rédacteur en chef (1886). Cros y signe poèmes et monologues.
- Allais s’essaie à un genre inventé par Cros : le monologue fumiste, l’attraction du cabaret avec le théâtre d’ombres. On vient applaudir un acteur comique seul sur scène comme Coquelin cadet.
Le monologue préfigure le stand-up, le one-man-show. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel type d’humour, un humour de l’absurde, pince-sans-rire.
Pour tout de suite vous donner le ton, voici deux exemples, dont un qui rendit célèbre Charles Cros : Le Hareng saur et clin d’œil d’Allais : Mon ami Lôz. Un hommage, en anglophile qu’il était, Allais avait traduit Le Hareng saur et aimait réciter avec flegme The Salt Herring.
Charles Cros par Luque
(En 1883, Allais abandonne définitivement la pharmacie pour le journalisme.)
• Les “400 coups” : les deux amis ont un goût commun pour la dérision et se livrent à nombre de canulars et de mystifications. Allais autobiographique :
« Dans le temps... je menais au Quartier Latin une vie d’étudiant d’autant plus douce que j’en avais soigneusement banni les formalités les plus ennuyeuses, entre autres : les cours à suivre et les examens à passer. Quand il faisait beau, je vivais dans le jardin du Luxembourg ou aux terrasses des cafés. Quand il faisait vilain, je me décidais à pénétrer dans l’intérieur des brasseries. »
Ainsi commence la nouvelle L’or mussif (nom d’un bi-sulfure d’étain qui n’a du précieux métal que l’aspect), c’est l’histoire d’une mystification à laquelle se livrent Allais et Cros dans un café en parlant tout haut de la demussification de l’or mussif pour en faire de l’or pur et ainsi se faire entretenir une semaine par leur voisin de table très intéressé par le procédé.
Autre anecdote racontée par le fils de Charles Cros, révélatrice du côté doux rêveur de son père :
Alors qu’il était en vacances avec sa mère à l’étranger, son père resté à Paris, descend en robe de chambre acheter une boîte d’allumettes, et croise dans l’escalier Alphonse Allais. Venant de toucher une somme chez un éditeur, ce dernier l’invite à fêter ça... et la bamboche dure 3 semaines ! Entretemps, Madame Cros rentre de vacances avec les enfants et trouve 1 m 50 d’eau dans l’appartement. Son mari avait oublié de fermer le robinet d’eau de la cuisine.
- À la mort de Cros, Allais lui rend hommage dans le journal du Chat Noir (18 août 1888) :
« Charles Cros m’apparut tout de suite tel que je le connus toujours, un être miraculeusement doué à tous points de vue, poète étrangement personnel et charmeur, savant vrai, fantaisiste déconcertant, de plus ami sûr et bon. Que lui manqua-t-il pour devenir un homme arrivé, salué, décoré ? Presque rien, un peu de bourgeoisisme servile et lâche auquel sa nature d’artiste noble se refusa toujours. Il écrivit des vers superbes qui ne lui rapportèrent rien, composa en se jouant ces monologues qui firent Coquelin Cadet, eut des idées scientifiques géniales, inventa le phonographe, la photographie des couleurs, le photophone. »
ARRÊTONS-NOUS SUR L’ANNÉE 1877
Allais est en devenir, Cros est au faîte de ses activités scientifiques et poétiques. Leur amitié se nourrira d’échanges, et Cros, de 12 ans son aîné, sera un exemple pour son cadet.
« Un être miraculeusement doué à tous points de vue, poète étrangement personnel et charmeur, savant vrai, fantaisiste déconcertant, de plus ami sûr et bon. » Voici un excellent résumé de la personnalité de Cros.
Charles Cros se considère d’abord comme un scientifique ou plutôt, comme il l’a inscrit sur sa carte de visite : ingénieur civil. Il passe tour à tour de la chimie à la biologie, de la physique à l’astronomie, plus qu’un scientifique stricto sensu, c’est un touche-à-tout, un inventeur aux intuitions géniales.
En cette année 1877, son mécène du moment, le duc de Chaulnes, féru de photographie, met à sa disposition un laboratoire et l’invite en résidence dans son château de Sablé-sur-Loire. Cros y poursuit ses recherches sur la photographie des couleurs.
En 1869, il avait déjà présenté La Solution générale du problème de la photographie des couleurs. Au même moment, un autre inventeur solitaire, au fin fond du Gers, arrive aux mêmes conclusions : Louis Ducos du Hauron. Prendre trois clichés identiques avec des filtres colorés (rouge, vert et bleu). Ces trois versions superposées forment une image complète. C’est le principe de la trichromie. Il faut attendre l’autochrome des frères Lumière, début XXe pour avoir un procédé fiable et surtout commercialisable !
Parenthèse : Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854, même jour, même année qu’Allais, est recueilli deux semaines en 1871, dans le laboratoire de Cros rue Séguier, alors qu’il mène déjà ses expériences sur la photographie. Rimbaud, intéressé par le sujet, songe à faire polytechnique au grand dam de Verlaine. Le poète s’en souviendra puisqu’une fois arrivé en Afrique, ayant renoncé à la poésie pour le commerce et l’exploration, il commandera du matériel photographique et des ouvrages d’ingénierie.
Toujours au printemps 1877, lors de ce séjour à Sablé, Cros conçoit l’idée du phonographe. L’idée germait en lui depuis longtemps, depuis son passage comme répétiteur de physique-chimie à l’Institution des Sourds-muets, toujours là, rue Saint-Jacques. À cette époque, il s’intéresse au problème du fonctionnement de la parole et de l’audition : comment mesurer le son, le rendre visible, l’inscrire, l’enregistrer, le reproduire, l’amplifier, le diffuser... Comment apprendre à parler aux malentendants sans passer par le langage des signes ? (précisions qu’il a fait trois ans de médecine.)
Gravurophone
En avril 1877, Cros adresse à l’Académie des sciences un pli décrivant le principe d’un appareil destiné « à enregistrer et à reproduire les vibrations acoustiques », qu’il nomme paléophone (« voix du passé »). Lorsque Cros apprend qu’un Américain du nom de Thomas Edison fait des recherches semblables aux siennes, il est déjà trop tard ! Edison présente en décembre un appareil qu’il nomme phonographe, prêt à fonctionner et déjà breveté. Réalisme et pragmatisme anglo-saxons se sont imposés ! Time is money !
Edison Two-Minute and Concert Cylinders
Publicité Edison
Dans un éditorial du Chat Noir (14 sept. 1889), intitulé Charles Cros et M. Edison, Allais rend justice à Cros à propos de l’antériorité de l’invention et qualifie Edison « d’admirable truqueur, très adroit, très ingénieux, à l’affut des idées nouvelles, faisant travailler une ruche d’ingénieurs, et utilisant habilement les essais de chacun. »
En effet, Edison, l’homme aux 1 074 brevets, l’Elon Musk du XIXe siècle, a bâti un empire industriel fondé sur le développement du télégraphe puis de l’utilisation de l’électricité dans le monde entier. Scientifique, homme d’affaires et inventeur, il dirige depuis Memlo Park, dans le New Jersey, 35 000 personnes, dont un ingénieur du nom de Nikola Tesla.
Edison répond à Cros : “Il est aisé d’inventer des choses étonnantes : la difficulté consiste à les perfectionner pour leur donner une valeur commerciale.”
Mais Allais aura le dernier mot en écrivant que l’invention d’Edison était bien le pho... nographe alors que celle de Cros était le vrai... nographe !
Jeanne Leroy-Allais, la sœur d’Alphonse, en rajoute une couche : voici son jugement, en parlant de leurs expériences communes : « Allais était d’une nature indolente qui l’empêchait de passer de la théorie à l’action ; Cros poussait les choses un peu plus loin, mais jamais il n’entra dans le domaine du pratique. À tous deux, il suffisait de voir que l’expérience avait réussi ou devait réussir pour se déclarer satisfaits. Ils ensemençaient le champ, regardaient lever les épis, mais ils ne prenaient point la peine de moissonner. Ils se montraient des savants, des artistes, mais non des industriels. »
Charles Cros par Nadar avant 1888.
DE LA PHYSIQUE À LA MÉTAPHYSIQUE
À côté de la photographie des couleurs et du phonographe, Cros, en libre chercheur, s’intéresse à de nombreux domaines. Il commence dans la vie par une réflexion sur le langage. Il est polyglotte et suit les premiers cours de linguistique. Et comme ses futurs compétiteurs, Graham Bell et Thomas Edison, qui travaillent eux aussi sur l’acoustique (étude des sons), il se passionne pour ce qu’on appelle déjà les télécommunications :
- Son premier projet exposé à l’Exposition universelle 1867 de Paris : un Télégraphe autographique, sorte de fax (extrêmement lent).
- Son dernier écrit scientifique est une Note relative aux erreurs dans les mesures des détails figurés sur la planète Mars (écrite un mois avant sa mort le 9 août 1888).
Il expose son programme scientifique dans un merveilleux poème, son manifeste : Inscription.
Ses écrits scientifiques alimentent ses recueils poétiques, ses monologues et ses nouvelles. L’imagination de l’inventeur interfère dans celle de l’écrivain et vice versa.
François Caradec : « On comprend qu’Alphonse Allais soit impressionné, et influencé, par un esprit si en avance sur son temps. D’autant plus que pour Cros la recherche n’exclut pas la fantaisie, et que la science est aussi poésie. »
- Allais le scientifique : il dépose un brevet de “Sucre-café soluble” bien avant l’invention du Nescafé dans les années 30 (1881).
- Allais le fantaisiste : « Le café est un breuvage qui fait dormir quand on n’en prend pas. »
- Allais le scientifique : il effectue des recherches sur la photographie des couleurs ainsi que des travaux poussés sur la synthèse du caoutchouc.
- Allais le fantaisiste : nous sommes entourés de ses inventions loufoques et poétiques. J’ajouterai l’aquarium en verre dépoli pour poissons timides, le barreaumètre, appareil destiné à mesurer les barreaux, le huilage de l’océan pour rendre les flots inoffensifs, le tire-bouchon mû par la force des marées, le remplacement du papier par de la charcuterie sèche dans la confection des confettis, en minuscules ronds de saucissons pour nourrir les pauvres gens lors du carnaval, et pour remédier aux “chiures de mouches” qui souillaient son plafond : des boules de miel et de bismuth pour constiper lesdites mouches, la casserole carrée pour éviter au lait de tourner, la maison- ascenseur qui s’enfonce dans le sol jusqu’à l’étage à atteindre, le ferrage des chevaux à distance, le fusil chargé avec une aiguille qui enfile les ennemis en chapelet, toutes les utilisations de l’osier (le canon en osier, le trombone à coulisse en osier), la nonuplette (vélocipède à neuf places), etc.
Quant aux télécommunications, je cite Alphi dont le comique est imperturbable comme la science : « Et, à propos de télégraphie et de téléphonie sans fil, qu’il me soit permis d’annoncer aux masses qu’à la suite de bien âpres travaux, je suis parvenu à supprimer, moi aussi, le fil dans plusieurs appareils, notamment celui connu sous le nom de “fil à couper le beurre”. Je ne désespère pas d’arriver à supprimer le beurre ! »
Les nouvelles des deux compères sont pleines d’inventions loufoques ou visionnaires. Aucun d’eux n’est dupe de l’idée de progrès, moteur du XIXe, siècle des révolutions industrielles et du soi-disant
confort capitaliste, synonyme de consumérisme, d’égoïsme petit-bourgeois (excusez-moi de citer en ces lieux le pharmacien Homais dans Madame Bovary, dont la confiance aveugle envers la science est guidée par la vanité et la bêtise).
L’époque voit le triomphe des courants du scientisme et du positivisme qui ne s’occupent que du fonctionnement de l’univers ; Charles Cros cherche à en comprendre le pourquoi. Le physicien devient métaphysicien. Meta-phusika : “dans le domaine et au-delà du domaine de la physique.”
“Ça se passe dans le monde imaginaire qui est au-dessus ou au-dessous du monde réel ou encore d’un autre côté.” Charles Cros
Peut-être faudrait-il aller du côté du Collège de ‘Pataphysique (Raymond Queneau, Jacques Prévert, Henri Jeanson, Eugène Ionesco) qui rendit hommage à Alphy à Honfleur en 1954 lors du centenaire de sa mort. Voici la définition qu’il donne : « Le Collège de ‘Pataphysique ne saurait parler qu’au nom de la science, — entendons-nous, de la vraie Science, celle qui moins timorée que l’autre Science, la petite science, celle des Facultés et Académies, ne craint pas de se proclamer Science des Solutions Imaginaires, en un mot la Pataphysique. »
Derrière le rire se cache un désenchantement, et comme de nombreux clowns, Cros et Allais sont de grands neurasthéniques comme on disait. Aujourd’hui on les qualifierait de dépressifs, de bipolaires.
L’absinthe et l’anticonformisme font le reste.
Chez l’un comme chez l’autre, la narration part d’un raisonnement logique qui, poussé à l’extrême, conduit à l’absurde. Ces monologues sont des mises en abyme. De satirique, le rire devient grinçant, noir, se fait questionnement existentiel.
En voici deux exemples. Au monologue Autrefois de Charles Cros répond celui d’Alphonse Allais appelé tout simplement Dieu.
Boris Vian, ingénieur le jour, trompettiste et poète la nuit, dira, en digne héritier : “L’humour est la politesse du désespoir.”
Un écho à ce paradoxe, comme les affectionnait Alphi : « Les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux. »
— Christophe Arnaud
TEXTES
Le Hareng saur (Charles Cros, 1872)
Il était un grand mur blanc — nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle — haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur — sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains — sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou — pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle — gros, gros, gros.
Alors il monte à l’échelle — haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu — toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc — nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau — qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle — longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur — sec, sec, sec.
Il redescend de l’échelle — haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau — lourd, lourd, lourd ;
Et puis, il s’en va ailleurs — loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur — sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle — longue, longue, longue,
Très lentement se balance — toujours, toujours, toujours.
J’ai composé cette histoire — simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens — graves, graves, graves,
Et amuser les enfants — petits, petits, petits.
Mon ami Lôz (Alphonse Allais, 1881)
Un jour qu’il pleuvait beaucoup, beaucoup,
beaucoup, mon ami Lôz était très fatigué, très
fatigué, très fatigué, alors il traversa un petit
désert.
Et au bout du petit désert mon ami Lôz
rencontra un petit palmier vert, vert, vert comme
tout.
Et au pied du petit palmier vert un petit
porte monnaie vide, vide, vide.
Alors comme il pleuvait encore beaucoup,
beaucoup, beaucoup et comme mon ami Lôz était
encore très fatigué, très fatigué, très fatigué, il
traversa un autre petit désert, et au bout de l’autre
petit désert, mon ami Lôz rencontra un autre petit
palmier vert et au pied de l’autre palmier, un petit
sou tout rouillé, tout rouillé, tout rouillé.
Alors comme il pleuvait encore plus mon ami Lôz prit
le petit sou tout rouillé et le mit dans le
petit porte-monnaie qui ne fut plus vide du tout...
... C’est tout...
The Salt Herring (traduction Alphonse Allais)
Once upon a time there was a big white wall — bare, bare, bare,
Against the wall there stood a ladder — high, high, high,
And on the ground a salt herring — dry, dry, dry,
He comes, holding in his hands — dirty, dirty, dirty,
A heavy hammer and a big nail — sharp, sharp, sharp,
A ball of string — big, big, big,
Then he climbs the ladder — high, high, high,
And drives the sharp nail — tock, tock, tock,
Way up on the big white wall — bare, bare, bare,
He drops the hammer — down, down, down,
To the nail he fastens a string — long, long, long,
And, at the end, the salt herring — dry, dry, dry,
He comes down the ladder — high, high, high,
He picks up the hammer — heavy, heavy, heavy,
And goes off somewhere — far, far, far,
And ever afterwards the salt herring — dry, dry, dry,
At the end of that string — long, long, long,
Very slowly sways — forever and ever and ever.
I made up this story — silly, silly, silly,
To infuriate the squares — solemn, solemn, solemn,
And to amuse the children — little, little, little.
Inscription (Charles Cros, Le Chat Noir, 14 fév. 1885)
Mon âme est comme un ciel sans bornes ;
Elle a des immensités mornes
Et d’innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au ruisseau de mes vers.
Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu’on croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient leurs messages,
Eclairs incompris de nos sages
Et qui, lassés, se sont éteints.
Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J’ai tout fouillé, j’ai su tout dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.
J’ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L’ivresse d’un bal d’opéra,
Les soirs de rubis, l’ombre verte
Se fixent sur la plaque inerte.
Je l’ai voulu, cela sera.
Comme les traits dans les camées
J’ai voulu que les voix aimées
Soient un bien, qu’on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l’heure trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.
Et les hommes, sans ironie,
Diront que j’avais du génie
Et, dans les siècles apaisés,
Les femmes diront que mes lèvres,
Malgré les luttes et les fièvres,
Savaient les suprêmes baisers.
Autrefois (Charles Cros)
Monologue du Néant
Il y a longtemps – mais longtemps ce n’est pas assez pour vous donner l’idée... Pourtant comment
dire mieux ?
Il y a longtemps, longtemps, longtemps ; mais longtemps, longtemps.
Alors, un jour... non, il n’y avait pas de jour, ni de nuit, alors une fois, mais il n’y avait... Si, une fois,
comment voulez-vous parler ? Alors il se mit dans la tête (non, il n’y avait pas de tête), dans l’idée...
Oui, c’est bien cela, dans l’idée de faire quelque chose.
Il voulait boire. Mais boire quoi ? Il n’y avait pas de vermouth, pas de madère, pas de vin blanc, pas de vin rouge, pas de bière Dréher, pas de cidre, pas d’eau ! C’est que vous ne pensez pas qu’il a fallu inventer tout ça, que ce n’était pas encore fait, que le progrès a marché. Oh ! le progrès !
Ne pouvant pas boire, il voulait manger. Mais manger quoi ? Il n’y avait pas de soupe à l’oseille,
pas de turbot sauce aux câpres, pas de rôti, pas de pommes de terre, pas de boeuf à la mode, pas de
poires, pas de fromage de Roquefort, pas d’indigestion, pas d’endroits pour être seul... nous vivons
dans le progrès ! Nous croyons que ça a toujours existé tout ça !
Alors ne pouvant ni boire, ni manger, il voulut chanter (gaiement), chanter. Chanter (triste), oui, mais chanter quoi ? Pas de chansons, pas de romances, mon cœur ! petite fleur ! Pas de cœur, pas de fleur, pas de laï-tou : tu t’en ferais claquer le système ! Pas d’air pour porter la voix, pas de violon, pas d’accordéon pas d’orgue, (geste) pas de piano ! vous savez pour se faire accompagner par la fille de sa concierge ; pas de concierge ! Oh ! le progrès !
Peux pas chanter ; impossible ? Eh bien je vais danser. Mais danser où ? Sur quoi ? Pas de parquet
ciré, vous savez pour tomber. Pas de soirées avec des lustres, des girandoles aux murs qui vous jettent de la bougie dans le dos, des verres, des sirops qu’on renverse sur les robes ! Pas de robes ! Pas de danseuses pour porter les robes ! Pas de pères ronfleurs, pas de mères couperosées pour empêcher de danser en rond !
Alors pas boire, pas manger, pas chanter, pas danser. Que faire ? – Dormir ! Eh bien, je vais dormir.
Dormir, mais il n’y avait pas de nuit, pas de ces moments qui ne veulent pas passer (vous savez, quand on bâille (il bâille), qu’on bâille, qu’on bâille le soir).
Il n’y avait pas de soir, pas de lit, pas d’édredons, pas de couvre-pieds piqué, pas de boule d’eau chaude, pas de table de nuit, pas de... assez ! Oh ! le progrès!
Alors il voulut aimer ! Il se dit : je vais me mettre amoureux; je soupirerai ; c’est une distraction ; je serai même jaloux ; je battrai ma... Ma quoi ? Battre quoi ? qui ? Être jaloux de quoi ? de qui ? amoureux de qui ? soupirer pour qui ? Pour une brune ? Il n’y avait pas de brunes. Pour une blonde ? Il n’y avait pas de blondes, ni de rousses; il n’y avait pas même de cheveux ni de fausses nattes, puisqu’il n’y avait pas de femmes !
On n’avait pas inventé les femmes ! Oh ! le progrès !
Alors mourir ! Oui, il se dit (résigné) : je veux mourir. Mourir comment ? Pas de canal Saint- Martin, pas de cordes, pas de revolvers, pas de maladies, pas de potions, pas de pharmaciens, pas de médecins !
Alors il ne voulut rien ! (Plaintif) Quelle plus malheureuse situation !... (Se ravisant) Mais non, ne
pleurez pas ! Il n’y avait pas de situation, pas de malheur. Bonheur, malheur, tout ça c’est moderne !
La fin de l’histoire ? Mais il n’y avait pas de fin. On n’avait pas inventé de fin. Finir, c’est une invention, un progrès ! Oh ! le progrès ! le progrès !
(Il sort, stupide.)
Dieu (Alphonse Allais)
Au docteur Antoine Cros
Il commence à se faire tard.
La fête bat son plein.
Les gais compagnons sont hauts en couleur, bruyants et amoureux.
Les belles filles, dégrafées, s’abandonnent. Leurs yeux, doucement se mi-closent, et leurs lèvres qui s’entrouvrent laissent apercevoir des trésors humides de pourpre et de nacre.
Jamais pleines et jamais vides, les coupes !
Les chansons s’envolent, scandées par le cliquetis des verres et les cascades du rire perlé des belles filles.
Et puis, voilà que la très vieille horloge de la salle à manger interrompt son tic-tac monotone et ronchonneur pour grincer rageusement, comme elle fait toujours quand elle se dispose à sonner l’heure.
C’est minuit.
Les douze coups tombent, lents, graves, solennels, avec cet air de reproche particulier aux vieilles horloges patrimoniales. Elles semblent vous dire qu’elles en ont sonné bien d’autres pour vos aïeux disparus et qu’elles en sonneront bien d’autres encore pour vos petits-fils, quand vous ne serez plus là.
Sans s’en douter, les gais compagnons ont mis une sourdine à leur tumulte, et les belles filles n’ont plus ri.
Mais Albéric, le plus fou de la bande, a levé sa coupe et, avec une gravité comique :
– Messieurs, il est minuit. C’est l’heure de nier l’existence de Dieu.
Toc, toc, toc !
On frappe à la porte.
– Qui est là ?... On n’attend personne et les domestiques ont été congédiés.
Toc, toc, toc !
La porte s’ouvre et on aperçoit la grande barbe d’argent d’un vieillard de haute taille, vêtu d’une longue robe blanche.
– Qui êtes-vous, bonhomme ?
Et le vieillard répondit avec une grande simplicité :
– Je suis Dieu.
À cette déclaration, tous les jeunes gens éprouvèrent une certaine gêne ; mais Albéric, qui décidément avait beaucoup de sang-froid, reprit :
– Ça ne vous empêchera pas, j’espère, de trinquer avec nous ?
Dans son infinie bonté, Dieu accepta l’offre du jeune homme, et bientôt tout le monde fut à son aise.
On se remit à boire, à rire, à chanter.
Le matin bleu faisait pâlir les étoiles quand on songea à se quitter.
Avant de prendre congé de ses hôtes, Dieu convint, de la meilleure grâce du monde, qu’il n’existait pas.

