Rodolphe Salis fondateur du Chat noir
Portrait de Rodolphe Salis Par René Gilbert
Derrière le destin d'Alphonse Allais se cache une personnalité incontournable de la bohème montmartroise : Rodolphe Salis. Fondateur du célèbre cabaret du Chat Noir, il offre à Allais et à de nombreux écrivains, dessinateurs et chansonniers un lieu où leur talent peut pleinement s'exprimer. C'est dans cette atmosphère d'effervescence artistique que s'épanouit une partie essentielle de l'œuvre d'Allais, qui deviendra bientôt l'un des collaborateurs, puis le rédacteur en chef du journal Le Chat Noir. Pour comprendre l'univers d'Alphonse Allais, il est donc indispensable de faire connaissance avec celui qui fut l'âme du plus célèbre cabaret de la Belle Époque. Le portrait qui suit, rédigé par Marine Degli, retrace la vie de cet homme aussi brillant que controversé.
Rodolphe Salis
Esthète et fin limier
Rodolphe Salis est issu d’une famille de Grisons suisses. Il naît à Châtellerault le 30 mai 1851. Son père, Louis, est distillateur et confiseur dans cette même ville.
Très jeune, Salis travaille à Tours en tant que commis drapier. C’est là que ses talents de caricaturiste se développent. On le retrouve à Paris en 1875. Il loue une chambre d’hôtel rue de Seine et suit des cours de peinture à l’École des Beaux-Arts.
Afin de gagner sa vie, il se résout à fabriquer des chemins de croix à la chaîne pour un magasin d'objets religieux du quartier Saint Sulpice. La besogne, raconte-t-on, était répartie entre quatre amis : René Gilbert peignait les têtes, Théo Wagner les mains, Antonio de la Gandara les draperies, Salis, enfin, les fonds et les paysages...
Rodolphe Salis épouse le 27 septembre 1881 à la mairie de la rue des Abbesses, Marie-Gabrielle Thiennet, dite Gabrielle, qui lui survivra.
Le 18 novembre de la même année, il transforme son atelier d’artiste du 84, boulevard Rochechouart en cabaret. Le premier Chat noir est né, réunissant un cénacle de rapins et d’écrivains issus pour la plupart du cercle des Hydropathes, fondé par Émile Goudeau, auquel appartenait notamment Alphonse Allais, l'une de ses figures les plus marquantes.
Le 14 janvier 1882, paraît le numéro un de l’hebdomadaire du Chat Noir, Organe des intérêts de Montmartre.
Salis, incontestablement, possède le génie de la parade et des affaires. Tout lui est bon pour attirer une clientèle de plus en plus nombreuse, battre le rappel des bocks et encaisser les recettes.
Les 4 et 11 mai 1884, Salis se présente aux élections municipales du XVIIIe arrondissement, dans le quartier de Montmartre.
Voici un extrait de son discours :
« Électeurs !
Qu’est-ce que Montmartre ? – Rien
Que doit-il être ? – Tout !
Le jour est enfin venu où Montmartre peut et doit revendiquer ses droits d’autonomie contre le restant de Paris.
Montmartre est assez riche de finances, d’art et d’esprit pour vivre de sa vie propre.
Électeurs !
Il n’y a pas d’erreur !
Faisons claquer au vent de l’indépendance le noble drapeau de Montmartre. »
Le 21 février 1885, l’année de l’ouverture du second Chat noir, 12, rue de Laval qui deviendra la rue Victor-Massé, Rodolphe Salis joint à son nom le titre orgueilleux de « Seigneur de Chatnoirville en Vexin », suite à l’achat d’une maison basse à Génainville.
« Rodolphe Salis, seigneur de Chatnoirville »
par C.Léandre
Dans une chronique publiée par le journal « Le Chat Noir », le 5 juillet 1890, signée « Francisque Sarcey », Alphonse Allais raconte une journée passée dans le fief de sa Seigneurie :
« Je me suis amusé, dimanche, comme voilà bien longtemps que je ne m’étais amusé.
Salis s’était mis en tête, à l’occasion de la Saint-Pierre, patron du pays, d’offrir un drapeau aux pompiers et de couronner une rosière avec cortège, le tout environné de musique, de réjouissances diverses, feu d’artifice, etc. M. Tricoche vit dans ce projet un intolérable empiétement sur ses prérogatives de maire, prit des arrêtés et des considérants sans nombre, écrits, d’ailleurs, dans un style qui ferait la fortune du théâtre du Palais-Royal.
Salis eut la sagesse de ne pas créer de conflit avec un maire si peu digne de ce nom. La fête revêtit donc un caractère religieux et privé.
Une messe en musique avait été organisée pour la bénédiction du drapeau des pompiers et de la jeune rosière. N’en déplaise à M. le maire, cette messe a pleinement réussi. Charles de Sivry tenait l’orgue, c’est tout dire.
Il a joué notamment, au moment de l’élévation, un morceau d’un grand caractère, sorte de mosaïque faite de morceaux des compositeurs Fragerolle, Jules Jouy, Mac-Nab, Meusy, Delmet, Bruant, etc…
Les solis étaient chantés par les artistes les plus applaudis de la rue Victor-Massé.
Le reste de la journée ne fut qu’un long éclat de rire… »
Belle illustration de ce goût immodéré chez Salis et ses acolytes de la mystification !
Quelques années plus tard, lors des fameuses tournées du Chat noir en province comme à l’étranger, que l’affiche de Théophile-Alexandre Steinlen immortalisera, le chansonnier Vincent Hyspa se souvient que lorsque Salis partait avec ses artistes et ses décors : « il n’entrait jamais en scène sans avoir sur la poitrine une brochette impressionnante de décorations qu’il appelait « sa batterie de cuisine ».
Salis, avec sa verve intarissable de bonimenteur, sa pingrerie malgré sa réussite fulgurante, ne s’est pas fait que des amis. Découvreur mais également exploiteur de talents, il a souvent été conspué ou calomnié.
L’acrimonieux Léon Bloy, appelé par ses congénères « Le moine bourru » publie en 1884 Propos d’un entrepreneur de démolitions, recueil d’articles parus dans le Chat Noir. D’abord sensible à « la truculence pittoresque de Salis », il vouera très rapidement aux gémonies celui qui, dira-t-il, lui a volé son talent au profit de son auto-promotion. Il profère le 22 mars 1897 dans son journal intime Le mendiant ingrat : « Appris la mort de Rodolphe Salis. Le cabaretier gentilhomme, de mon invention, enrichi aux dépens de quarante artistes exploités par lui, est allé crever misérablement au bord d’un crachat, sans avoir pu jouir, une heure, de son opulence ».
Il est vrai que beaucoup de collaborateurs du Chat noir ont en effet sombré dans la précarité : misère sociale, maladies et abus d’alcool, la fée verte, notamment, ont raison de ces artistes qui, bien souvent, n’excèdent pas l’âge de 50 ans. Salis n’a pas fait exception à la règle puisqu’il décède à l’âge de 44 ans, victime de son intempérance. Mais quels qu’aient été ses torts, il faut bien reconnaître que, sans lui, Le Chat noir « berceau de gloire » selon la belle formule d’Ernest La Jeunesse, n’aurait jamais existé.
— Marine Degli

