Cavanna ou comment et pourquoi…

Chroniques fantastiques

Alphonse Allais est mort en 1905, mais il n’a manifestement pas dit son dernier mot.

Sabrina Rasoloniaina, fondatrice d’ALLAISVIENS.fr, converse avec son fantôme.

Entre actualité, littérature et absurdités contemporaines, les époques se croisent et les conversations dérapent.

 

François Cavanna (1923-2014)

Ecrivain, journaliste, dessinateur humoristique et patron de presse français, fut l’une des grandes figures de la presse satirique. Cofondateur des journaux Hara-Kiri, Hara-Kiri Hebdo, Charlie et Charlie Hebdo, il a marqué plusieurs générations par son humour irrévérencieux et son goût de la provocation.

Allais, es-tu là ? — 20 octobre 2026

Hier, dans la nuit de lundi à mardi, le maître est passé… Tain, j’avais oublié : c’est son anniv !

Le 3 juin dernier, le conservateur du Petit Musée d’Alphonse Allais me pressait de rédiger un nouvel article pour notre rubrique Dans le rétroviseur, consacrée, rappelons-le, aux personnalités ayant fréquenté notre institution. L’invité désigné était François Cavanna. J’accueillis cette nouvelle avec un enthousiasme modéré. Il faut dire que je n’ai jamais éprouvé une sympathie débordante pour la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, dont Cavanna fut l’un des fondateurs. J’écrivais péniblement. Dehors, il faisait beau, les oiseaux m’appelaient par-delà ma fenêtre et le monde semblait parfaitement disposé à se passer de mon article. Je partageais assez volontiers son opinion. Le texte rejoignit donc le cimetière déjà considérablement encombré de mes écrits inachevés. Quelque chose résistait. Je laissai passer l’été. Puis septembre. Puis toujours rien…

"HARA-KIRI N°85 / Octobre 1968" étudiants - CRS :

la grande réconciliation d'octobre

La semaine dernière, alors que les images d’émeutes occupaient l’actualité, je tombai, au hasard d’une promenade sur Instagram — activité dont on ne saurait surestimer les conséquences sur notre civilisation —, sur une couverture d’Hara-Kiri datant d’octobre 1968. Le journal bête et méchant y célébrait « La grande réconciliation d’octobre ». Un étudiant embrassait un CRS. L’amour avait triomphé de la matraque. C’était assez optimiste, quelques mois seulement après les événements de Mai 68. Je contemplais cette image lorsqu’une voix familière se manifesta derrière mon épaule. « Voilà l’occasion de terminer ton article ! » Je reconnus immédiatement la voix d’Alphonse Allais. Il possède cette fâcheuse habitude de surgir dans mes réflexions sans prévenir, généralement lorsque je commence à me convaincre que mon travail pourrait avancer normalement. Sa mort, survenue en 1905, n’a manifestement rien arrangé. Il faut croire que le repos éternel est une notion assez relative chez les non-sensiciens, ces praticiens exigeants du non-sens.

Je lui fis remarquer qu’il était extrêmement désagréable d’être interrompue par un défunt, surtout lorsqu’on n’avait pas sollicité son avis. Il n’en parut nullement affecté. Nous nous mîmes à discuter de l’actualité. Je lui appris notamment l’existence du mot « quoicoubeh », dont l’usage contemporain constitue une contribution assez singulière à l’histoire de la langue française. Alphonse réfléchit un instant, puis se mit à répéter : « Quoi coupé ? Quoi coupé ? Mais la tête de qui, enfin ? » Il riait énormément. J’envisageai sérieusement de lui tordre le cou. L’opération présentait néanmoins quelques difficultés techniques. C’est compliqué…

Nous en vînmes ensuite à Emmanuel Todd et à cette idée qu’il puisse finir par voter Mélenchon. Alphonse trouvait la chose assez naturelle. Cela me rappela certains de mes anciens camarades maurrassiens, eux aussi prêts à changer de bord, au point d’envisager de voter LFI ! Tous, sauf la midinette de Bardella. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas par jalousie depuis qu’on lui prête une idylle avec l’autre Fée Clochette des Deux-Siciles ! Il fallait tout de même le faire ! Alphonse me parla alors de son ancien camarade du Chat noir, Léon Bloy, catholique incendiaire, proche de Barbey d’Aurevilly et d’un univers intellectuel profondément hostile à l’héritage révolutionnaire. Le rapprochement n’était finalement pas aussi absurde qu’il y paraissait. On peut être attaché à la tradition et souhaiter une rupture avec l’ordre établi. À l’inverse, il suffit parfois à un progressiste d’acquérir un peu de patrimoine pour se découvrir une âme conservatrice. Les étiquettes changent. Les intérêts demeurent. Allais connaissait assez bien ce phénomène. Il y avait consacré une partie de son existence et plusieurs milliers de plaisanteries.

Mais il insistait pour revenir à cette couverture d’Hara-Kiri. « Et si nous remplacions l’étudiant blanc par ce jeune Seydou Ba ? » me proposa-t-il. Seydou Ba, ce jeune lycéen noir dont l’éloquence remarquable avait récemment attiré l’attention. Le même CRS, le même baiser, la même réconciliation. Seul le visage du manifestant aurait changé. La plaisanterie conserverait-elle la même signification ? Cavanna aurait-il osé ? On pouvait imaginer les interprétations contradictoires, les précautions éditoriales, les indignations et l’embarras de certaines consciences progressistes, soucieuses de défendre simultanément toutes les causes sans jamais prendre le risque de les voir se rencontrer. Alphonse trouvait cette expérience intellectuelle particulièrement réjouissante. Il continuait d’ailleurs de répéter « Quoi coupé ? Quoi coupé ? », ce qui commençait à devenir franchement pénible.

« Mais tu es complètement con ! » finis-je par lui répondre. « Tu veux encore m’attirer des emmerdes ? » Il me regarda avec cette innocence particulière aux individus qui viennent précisément de commettre une énormité. « Mais enfin, ma petite Black Micmac, ça passe ! » Je compris à cet instant qu’il était inutile de lui demander de faire preuve de prudence. Il était mort depuis cent vingt et un ans. Sa réputation ne risquait plus grand-chose, on lui avait bien pardonné son Combat de nègres dans une cave ! La mienne, en revanche, demeurait administrativement en activité.

Je sentais mon système nerveux arriver à saturation. L’actualité me faisait bouillir. Je me lançai donc dans une tirade de haute volée, envisageai un instant d’appeler SOS Racisme à la rescousse, puis me mis à traiter Alphonse de sale petit bourgeois progressiste du Marais. L’anachronisme était considérable, mais je n’en étais plus à cela près. Il m’écoutait avec une attention presque médicale, ce qui eut pour effet immédiat de m’énerver davantage. Je repartis de plus belle :

« Mais regarde-moi ces petits bobos de merde, Alphonse ! Ça se paluche sur 1789, ça braille “Liberté, Égalité, Fraternité”, mais chanter La Marseillaise ? Ah non ! C’est facho ! Et qu’est-ce qu’ils connaissent de leur foutue Révolution ? Trois slogans, deux gravures et la Bastille ! Les contre-révolutionnaires ? Jamais entendus ! Ça se croit héritier des Lumières avec une culture historique de veilleuse ! Et le plus grotesque, c’est que ces petits bourgeois crasses se prennent aujourd’hui pour des aristocrates ! Des voleurs de titres ! Leurs héros révolutionnaires voulaient en finir avec les privilèges de naissance, et les voilà qui rêvent de particules avec un crédit immobilier sur trente ans ! Couic ! La guillotine ! Voilà ce qu’ils devraient réviser avant de venir donner des leçons d’histoire !

Et alors, les pauvres ! Ah ! Ils les adorent, les pauvres ! Tant qu’ils restent ailleurs ! Ça s’étrangle à la seule évocation du “grand remplacement”, mais ça a tranquillement accompagné la gentrification des quartiers populaires, fait grimper les loyers et regardé les classes modestes s’éloigner ! Et maintenant ? Maintenant que ça manifeste, que ça gueule, que ça casse trois vitrines, les voilà qui chialent sur les réseaux sociaux ! Mon commerce ! Mon quartier ! Ma tranquillité ! Et tu devrais voir les commentaires ! C’est magnifique ! La fraternité fout le camp, la tolérance disparaît et certains retrouvent soudain des accents furieusement proches de ceux du Rassemblement national ! Et sur qui ça retombe ? Les Noirs ! Les Arabes ! Évidemment ! C’est tellement plus commode que de réfléchir ! Quelle magnifique conscience progressiste ! Moi, je vais te dire, Alphonse, cette bourgeoisie souffre d’une descente d’organes morale ! »

« C’est bien, ma petite, tu tournes en boucle, mais je t’aime bien quand même ! » me lança-t-il. Il venait de m’écouter pendant trois quarts d’heure sans manifester le moindre signe d’impatience. Il avait tout son temps. Lorsqu’il jugea mon agitation suffisamment avancée, il ajouta avec une douceur parfaitement insupportable : « Du calme, le brocoli des îles. Rien de nouveau sous le soleil. »

Il entreprit alors de me rappeler une de ses chroniques, Syndicat éclectique, publiée à la fin du XIXe siècle. Il semblait particulièrement heureux de pouvoir raconter une nouvelle fois cette aventure.

« Figure-toi qu’un dimanche, à la sortie de la grand-messe, je m’étais attablé à la terrasse d’un marchand de vin, face à mon église paroissiale. Une demi-douzaine de lascars vinrent s’installer à proximité. Leur chef distribuait des instructions avec le sérieux d’un contremaître préparant une journée de travail. Il fallait briser les vitres, ne surtout pas s’acharner sur celles qui étaient déjà cassées et privilégier les grandes glaces, naturellement plus coûteuses. À l’apparition des policiers, il conviendrait de prendre la fuite. L’homme insistait sur la nécessité d’un ouvrage consciencieux. Le syndicat avait placé sa confiance dans ses employés et entendait bien que chacun méritât son salaire.

« Intrigué, je décidai de suivre la petite troupe. Les hommes remplirent leurs poches de pierres, puis se mêlèrent aux manifestations parisiennes en poussant des clameurs parfaitement contradictoires. On acclamait Loubet avant de réclamer sa chute, on dénonçait tour à tour les juifs, les curés, les traîtres et les faussaires. Les opinions n’avaient aucune importance. L’essentiel était de trouver des vitrines intactes. Les pierres volaient, les carreaux éclataient et les manifestants, entraînés par l’exemple, participaient bientôt avec enthousiasme à cette œuvre de destruction collective. Moi-même, je finis par m’y mettre, découvrant au passage l’étrange volupté que procure le fait de briser les biens de parfaits inconnus. Le chef des lascars m’encourageait et me promit même cent sous si je les accompagnais au syndicat. Mais de quel syndicat pouvait-il bien s’agir ? Ce n’est que vers sept heures du soir, notre tâche enfin accomplie, que la petite bande se présenta devant une porte ornée d’une plaque de cuivre portant ces mots : « Syndicat des vitriers de Paris. »

« Tu comprends ? Tout s’expliquait ! Les convictions politiques n’avaient été qu’un prétexte. La colère populaire, une matière première ! Les manifestants fournissaient les bras, les vitrines fournissaient le travail et le syndicat organisait consciencieusement la prospérité de ses adhérents. La destruction créait de l’activité, le désordre assurait des revenus et chacun pouvait rentrer chez soi avec le sentiment d’avoir contribué à la bonne marche de la société. C’était une forme de relance économique particulièrement ingénieuse. Elle présentait l’avantage de ne nécessiter aucun vote budgétaire et, surtout, de ne jamais manquer de perspectives !

« Mais je m’intéressais également à l’autre extrémité de la matraque ! Dans La science au service de la police, chronique du 15 août 1902, je proposais de congeler les manifestants en leur projetant de l’air liquide. C’est joli, c’est coquet, c’est scientifique et simple ! La méthode présentait des avantages considérables. Elle supprimait les mouvements de foule, évitait les négociations interminables et permettait probablement de conserver les revendications dans un état de fraîcheur satisfaisant. J’envisageais même qu’on puisse écrire un volume entier sur La manifestation à travers les âges et ses divers modes de répression.

« On m’attribue également l’idée d’étoffes spéciales destinées à empêcher les policiers de trop salir leurs uniformes pendant les opérations. Il fallait y penser ! Le maintien de l’ordre soulève des problèmes de blanchisserie dont les grands théoriciens politiques n’ont jamais mesuré toute la gravité. C’est assez caractéristique de votre civilisation : vous cherchez à résoudre des crises historiques par des innovations techniques. La société se désagrège, les institutions s’épuisent, les hommes ne semblent plus partager grand-chose, mais il reste toujours possible d’améliorer la résistance d’un tissu aux taches. Le progrès n’est pas une idée absolument vaine. Il faut simplement savoir où le chercher ! »

« Ça t’en bouche un coin ? Coin ? Coin ? » lança-t-il, particulièrement satisfait de lui-même.

Il faut préciser qu’Alphonse s’est découvert une fascination inquiétante pour le TikTokeur CSEB. Depuis, il ponctue ses conversations de « coin ! coin ! » et de jeux de mots dont la compréhension nécessite probablement une expertise psychiatrique. Un fantôme du XIXe siècle contaminé par TikTok. Nous avons manifestement franchi un seuil dans l’histoire du surnaturel. Bon, reprenons.

« Tu vois, petit brocoli des îles, les hommes ont inventé beaucoup de choses depuis mon départ. Ils n’ont pas encore trouvé le moyen de sortir du manège », me dit Alphonse. Il contemplait mon écran avec une tristesse légère, presque distraite. Il semblait moins préoccupé par l’état de la civilisation que par l’impossibilité de commander un verre d’absinthe.

Puis il me rappela, avec une insistance que je commençais à trouver suspecte, qu’il serait peut-être temps de terminer mon article sur François Cavanna. Je lui demandai ce qui pouvait bien lui importer dans cette affaire. Il me répondit qu’il était assez désagréable d’être conservé dans un musée par des vivants qui ne tenaient pas leurs délais.

Je n’y compris absolument rien…

En octobre 2006, François Cavanna était venu à Honfleur rencontrer les élèves de première et de terminale du lycée Alphonse-Allais. L’information était parvenue aux oreilles de Jean-Yves Loriot, conservateur du Petit Musée, qui connaissait le professeur de français à l’origine de cette rencontre, Christophe Yvetot, depuis disparu de nos radars. Jean-Yves s’empressa de lui téléphoner : « Il faut absolument que Cavanna vienne rendre visite à Alphonse Allais ! » — « OK, d’accord. » Les grandes décisions se prennent souvent en trois mots. Les catastrophes également.

Vers dix-huit heures, à cette heure particulière des soirées d’octobre où le crépuscule s’installe et où les êtres humains commencent à éprouver le besoin d’un éclairage artificiel, Cavanna arriva au Petit Musée, accompagné de quelques professeurs. La visite fut joyeuse. Devant les inventions, les absurdités méthodiques et les extravagances de notre grand maître, ses zygomatiques moustachus furent soumis à une activité considérable. Il faut dire que les deux hommes appartenaient à cette famille d’esprits assez rare qui avait compris que la bêtise humaine ne constituait pas seulement un problème politique ou moral, mais une ressource comique pratiquement inépuisable. Au cours de la visite, une réflexion fut lancée : « Dès qu’il inventa la roue, l’homme l’utilisa. Il aurait mieux fait d’inventer le frein. »

Avant de repartir, Cavanna signa le livre d’or du Petit Musée. Il accompagna sa dédicace d’un dessin et offrit un exemplaire de ses Aventures de Napoléon.

« Bon, l’article est terminé. Tu peux enfin me dire pourquoi tu as tant insisté pour que je l’écrive ? »

Il s’était évaporé…

« Mais il est sérieux, lui ? »

Sur mon écran, le curseur clignotait.

Puis, dans le silence de la pièce, j’entendis une dernière fois cette petite voix insupportable :

« Quoi coupé ? Quoi coupé ? »

Je refermai l’ordinateur.

Les morts sont vraiment très fatigants. Surtout quand ils viennent fêter leur anniversaire chez les autres et vous annoncer qu’ils ont été émeutiers dans leur jeunesse. Ben voyons !